Par Robert ZUILI – Psychologue Clinicien, spécialiste des émotions (début Nov. 2024)
Les élections, quel que soit le pays concerné, suscitent débats et émotions.
Les émotions influencent-elles nos choix politiques plus qu'on ne le pense ?
La tension augmente à la veille des élections américaines et les voisins européens et canadiens sont très attentifs au dénouement qui va se jouer. Les élections suscitent des débats passionnés, mais au-delà des idées, ce sont souvent nos émotions – colère, peur, notamment – qui guident nos choix électoraux.
Explorons comment ce mécanisme émotionnel se traduit dans le paysage politique contemporain.
Psychologue clinicien spécialiste de l’impact des émotions dans notre vie quotidienne, j’ai une lecture « technique » des équilibres politiques qui se jouent sur nos continents à la lumière du prisme émotionnel.
Dans un 1er ouvrage paru en 2008 chez InterEditions-Dunod, « Découvrez votre émotion dominante », j’avais en conclusion esquissé les fondements d’une lecture émotionnelle du découpage politique dans les démocraties :
Droite /Gauche, Républicains/Démocrates, Conservateurs/Libéraux, peut importe les intitulés, au fond ce clivage marque de profondes divergences que presque tout oppose, au point de creuser un fossé entre les électeurs de chaque camp, fossé qui s’agrandit plus le populisme étire ses bases.
Pendant la révolution française, les partisans du roi (conservateurs) s'asseyaient à droite de l’Assemblée nationale, tandis que les révolutionnaires (progressistes) s'asseyaient à gauche. Cette symbolique se perpétue sur les bancs de l’Assemblée Française, où de chaque côté de l’hémicycle les partis défendent des positions plus ou moins sociales, progressistes, conservatrices ou libérales.
Cette inscription du clivage Gauche/Droite en France ou Démocrates/Républicains aux Etats-Unis conditionne notre rapport à la vie citoyenne, nos valeurs, nos devoirs et nos idéaux.
Mais d’où provient cet équilibre, quelle est sa logique, quels en sont les ressorts ?
La compréhension des mécanismes émotionnels constitue une clé de lecture particulièrement instructive et en voici la raison. Les équilibres émotionnels en jeu se répartissent de la façon suivante :
Il y a 4 émotions : Joie, Peur, Colère et Tristesse.
Le dégoût présenté parfois comme tel appartient au registre des Sensations, pour la Surprise, parfois également présentée comme une émotion, il s’agit d’un Etat Emotionnel transitoire.
La colère représente l’ensemble des mécanismes de protestation que nous mobilisons pour faire face aux situations qui suscitent un sentiment d’injustice.
La peur représente l’ensemble des mécanismes de protection que nous mobilisons pour faire face aux situations qui inspirent de l’inquiétude, de l’anxiété, voire de l’angoisse.
Le déclencheur de toute colère se trouve dans le vécu (ressenti ou réel) d’un préjudice.
Le déclencheur de toute peur est lié à un danger factuel ou perçu, un risque ou une menace.
Une fois posés ces éléments caractéristiques de la fonction émotionnelle, il est intéressant de superposer le clivage politique.
En effet, les clivages historiques que l'on retrouve encore aujourd'hui cachent des ressorts émotionnels fondamentaux qui influencent chaque camp.
Les arguments électoraux utilisés par les hommes et les femmes politiques de droite ou de gauche pour influencer les électeurs, utilisent certains de nos ressorts émotionnels :
A gauche et encore plus à l’extrême gauche, seront mis en valeur des principes de justice et d’équité pour lutter contre les injustices ou les inégalités sociales.
Les hauts salaires critiqués, les salaires minimums révisés à la hausse, la finance et le capitalisme diabolisés en sont quelques symptômes.
A droite, ce sont des principes de précaution qui prévalent ; prudence , voire méfiance afin de faire face aux menaces qui nous guettent : l’Europe dont les frontières sont poreuses, la dilution de l’identité nationale et le grand remplacement sont les thématiques aux saveurs parfois dramatiques qui imprègnent le quotidien politique.
Et en matière politique, plus encore que dans notre vie de tous les jours, ce n’est pas notre intelligence qui gouverne nos idées ou nos actes, ce sont d’abord nos émotions.
Notre intelligence nous sert finalement à légitimer nos ressentis, éveillés initialement par nos émotions.
Nos émotions prennent donc souvent le dessus sur la raison. Et ce n’est pas la taille de notre intelligence qui conditionne notre objectivité, c’est notre maturité émotionnelle qui permet à notre intelligence d’exprimer tout son potentiel.
C’est sans doute pour cela que l’intelligence peut être malheureusement mise au service de l’agressivité, de la violence et de la destruction en toute légitimité même si cela peut paraitre une ineptie pour celles et ceux qui font de leurs émotions des alliées.
En théorie, les équilibres politiques à la lumière des équilibres émotionnels sont les suivants :
1950 : La montée des aspirations de justice sociale
Dans les années 1950 en France, les poids étaient les suivants :
La gauche et l’extrême gauche étaient dominantes en raison de la popularité du communisme à la sortie de la 2nde guerre et ces partis incarnaient la résistance au fascisme.
Toute la gauche matérialisait les aspirations de justice sociale et de protection des travailleurs dans l'après-guerre.
1980 : Les premières poussées de l’extrême droite
Dans les années 1980 en France : Les mouvements révolutionnaires perdent du terrain et lors des élections de 1981, la gauche modérée gagne du terrain.
L’extrême droite surprend et fait son introduction dans le paysage politique dans un contexte de crise économique et une montée des préoccupations autour de l’immigration, dont les thèmes sont largement repris par le Front National.
2024 : L’ère du populisme émotionnel
En 2024, les équilibres sont les suivants : L’extrême droite et l’extrême gauche en France affichent des poids électoraux substantiels, chacun regroupant un segment important de l’électorat.
Le populisme prend de l’ampleur et se présente comme un style politique qui oppose le peuple aux élites et propose des solutions simples et directes, souvent en dehors des cadres institutionnels établis. Cette idéologie mobilise fortement l’opinion publique en période de crise ; les menaces sont brandies et génèrent un fort sentiment d’insécurité.
Les inégalités deviennent insupportables et érigées en symptômes destructeurs du capitalisme, voire de la démocratie. Le populisme en France est perçu comme une réponse aux frustrations envers le néolibéralisme et la mondialisation.
Le Rassemblement National (RN) et La France insoumise (LFI) incarnent cette tendance, chacun avec un positionnement souverainiste différent et en même temps complémentaire :
pour le RN, c’est le patriotisme économique et pour LFI, ce sont l’écologie et la justice sociale.
Ces mouvements populistes exploitent le sentiment que les élites politiques traditionnelles n’ont plus de contrôle face aux pouvoirs économiques internationaux, offrant une alternative en promettant de protéger la souveraineté nationale et le pouvoir d’achat.
Si cette base électorale fait augmenter les extrêmes de chaque côté, c’est en raison de nos ressorts émotionnels sollicités et ce de façon de plus en plus intense.
D’un côté, c’est la peur de perdre le contrôle, de l’autre, c’est la privation de nos ressources.
Le pouvoir politique perd sa crédibilité, le peuple n’a plus confiance dans le système qui est perçu comme perverti, ni dans les hommes et les femmes qui représentent la déliquescence du système en place depuis la Vème République.
de ces 3 représentations des équilibres politiques (1950-1984-2024) mettent en lumière les influences émotionnelles suivantes :
- Le poids des extrêmes gauche et droite a très largement augmenté, venant empiéter sur les partis dits classiques (socialistes, centristes, républicains) qui voient leur électorat se dissoudre dans les extrêmes :
o La colère de l’extrême gauche fonde ses propos sur une nécessité de rétablir les équilibres en luttant contre les inégalités sociales et en dénonçant tous les abus qui résonnent comme des excès de la société dirigée par la finance et dont l’impact sur l’écologie sont présentés comme dévastateurs.
Toute injustice, pour se résoudre, impose une réparation du préjudice. C’est la voie choisie par l’extrême gauche qui vise à créer un choc sociétal en voulant initier une révolution anticapitaliste.
o La Peur est exploitée par l’extrême droite qui alimente son discours électoraliste de représentations menaçantes : l’étranger, le migrant, l’Islam, l’€uro, … et a pour ambition de proposer des mesures dites de réassurance majeure comme la réduction drastique de l’immigration, la préférence et l’autonomie nationales, ...
Par ailleurs les avancées technologiques précipitent le phénomène.
L’information est accessible en temps réel et nous submerge sans pouvoir la trier ou la hiérarchiser, les guerres coexistent avec la vie« normale », les « fake news » déstabilisent les auditeurs et les lecteurs.
L’Intelligence Artificielle amplifie ce sentiment de perte de contact avec la réalité quotidienne et propulse la société dans un futur incertain : pertes d’emplois massives potentielles, menace d’un emprise de l’I.A. sur l’humanité…
Tous ces ingrédients se cumulent, s’assemblent et se mélangent pour faire de notre vie quotidienne un terrain complexe miné d’émotions vives et explosives.
La compréhension du rôle de nos émotions est désormais clé pour déminer d’abord nos territoires intérieurs puis celui de nos interactions sociales.
Il devient urgent de s’éduquer sur notre rapport à nos propres émotions, de façon à éveiller notre conscience et réaliser que nos ressentis et notre perception de la réalité, une fois apaisés, peuvent soulager notre éprouvé et développer notre paix sociale.
C’est probablement le chemin à accomplir pour passer du réagir à l’agir.
En définitive, le résultat des élections américaines pourrait largement dépendre de la capacité des 2 candidats à la maison Blanche à naviguer dans cet environnement émotionnel complexe et polarisé, en exploitant les ressentis profonds des électeurs pour structurer leur stratégie et convaincre les derniers électeurs indécis.
L’importance des émotions dans le vote :
Comme en France, les électeurs américains sont influencés par des émotions puissantes et les personnalités des 2 prétendants vont considérablement influencer l’issue électorale en polarisant l'électorat autour de sentiments forts : haine, mépris, trahison, …
Le poids du populisme : Le populisme gagne en impact en période de crises économiques ou sociales. Dans le contexte américain, un candidat populiste a plus de chances d’attirer une base électorale large en opposant le « peuple » aux élites politiques et économiques ou à « l’état profond », promettant dans la foulée des réformes radicales.
Les clivages émotionnels comme vecteurs de mobilisation : Les émotions sont mobilisées par les partis pour créer un sentiment d’urgence autour de thématiques comme la justice sociale, l’économie et la sécurité nationale. Les résultats électoraux pourraient donc dépendre de la capacité des candidats à se connecter aux ressentis dominants des Américains, pour à la fois mieux les amplifier et pour mieux piloter le peuple vers la solution que chacun représente.