Par Robert ZUILI – Psychologue Clinicien, spécialiste des émotions
L'émotion a envahi l'espace public.
Elle s'affiche sur les plateaux télé, inonde les réseaux sociaux, s'invite dans les assemblées, se signale sur le lieu de travail et résonne dans les rues.
Colère, peur, indignation, espoir : à première vue, rien de plus sain qu'une société où les émotions circulent librement.
Et pourtant, ce que nous observons ressemble moins à une libération qu'à une contamination. Car ce n'est pas l'émotion elle-même qui pose un problème. C'est le fait qu'elle soit à la fois mal comprise, mal traitée et surexploitée.
L'émotion est le premier moteur de toute prise de position.
Elle est ce qui fait que l'on s'indigne, que l'on s'engage, que l'on décide d'agir. Mais quand elle devient réflexe plutôt que réflexion, réaction plutôt qu’opinion, quand elle court-circuite le raisonnement, elle transforme le débat en arène, où :
- les affirmations se substituent au ressenti,
- les contre-vérités remplacent les données factuelles,
- les interprétations personnelles s’érigent en vérités absolues.
Aujourd'hui, les colères se propagent comme des virus.
La peur et l’intimidation alimentent les discours d'exclusion ou de protection.
L'indignation devient une posture.
Et la complexité, la nuance, la contradiction… sont perçues comme des faiblesses, voire des provocations.
Nous sommes face à ce que je nomme une « épidémie de bêtise à haut pouvoir de transmission ».
Une société où l'émotion n'est plus élaborée, mais déversée. Où le ressenti prend le pas sur le réel. Où ce que l'on ressent devient plus légitime que ce que l'on réfléchit. Où la véracité d'un propos ne se mesure plus à sa rigueur ou sa documentation, mais d’abord à son impact affectif.
Ce constat n'est pas un plaidoyer pour le retour à la froide raison.
C'est un appel à une écologie émotionnelle collective. À une façon plus consciente, plus responsable, d'accueillir et de traiter l'émotion dans l'espace commun.
L'émotion est une matière première, vivante, une ressource aux effets puissants.
Elle peut dans son versant favorable nourrir la pensée, renforcer le lien social, ouvrir des perspectives nouvelles. Mais elle doit être perlaborée*. Traversée, comprise, mise en forme.
Et dans une société de l’instantanéité, cela relève du défi.
C'est à cette condition qu'elle cessera d'être une menace pour le débat, et qu'elle deviendra ce qu'elle a toujours été : une force humaine, puissante, subtile. Une force qui ne remplace pas la pensée, mais qui lui donne sa profondeur, sa densité, sa résonnance.
Sinon, la prochaine pandémie pourrait avoir pour nom « Emot-25 ».
Pour ma part …
*Perlaborer : c’est traverser activement une expérience émotionnelle ou psychique douloureuse en la revisitant, en l’intégrant mentalement, jusqu’à pouvoir la transformer.